Le texte du mois, juin 2021 : "La Naissance" (Yasmina Fayet)

Ils ont accouru.

Il l’a déposée.

Il n’a pas imaginé une seconde qu’il pouvait rester, il ne saurait pas le faire. Il l’aime de tout son cœur, Il la laisse là accoucher.


Elle est là.

Elle est docile, elle ne sait rien, elle se laisse faire.

Elle a peu d’expérience, on ne lui a pas beaucoup parlé de son corps. Elle a bien dansé dans des dancings… Elle a bien fait tournoyer ses jupes dans quelques jerks endiablés, mais elle serait encore mineure si elle ne s’était mariée, il y a un an. Elle en a dix-neuf.

Elle ne sait vraiment pas ce qui va se passer, on ne le lui a pas dit.

Elle est seule, dans l’inconfort d’une salle de travail sur une table de naissance. C’est raide. C’est long. Et ça fait mal.

Quand c’est le moment venu d’expulser l’enfant, rien n’y fait.

Tout le monde s’en mêle et rien n’y fait.

Dans cette maison de naissance du dixième arrondissement de Paris, il faut appeler le docteur pour qu’il vienne. On l’appelle.

Il tarde, mais il finit par arriver.

On lui explique qu’on a fait comme on sait faire, mais que… rien n’y fait.

Il prend les choses en main, il accouche la jeune femme, il fait comme d’habitude, il s’empresse, il s’affaire, il s’en occupe activement. Rien n’y fait.

Et le temps passe, dans la tempête, dans l’agitation quand l’humain impuissant se confronte aux éléments déchainés, la pulsion de vie de l’enfant qui connaît sa route et la réclame, le besoin de libération de la mère volcan et l’urgence de comprendre pour forcer ce passage car l’enfant pousse, la jeune mère souffre et se fatigue…

Quelle blagueuse cette vie.

Insoupçonnable, là où on ne l’attend pas, elle a caché un deuxième hymen, un hymen de rechange qui agit comme une porte fermée.

Pas trop tôt, dit la Vie quand on s’en aperçoit enfin…

Cette gosse-là aura dû vouloir, ce sera comme ça, elle sera volontaire, qu’on lui dise.

On incise, l’enfant sort, c’est une fille madame, c’est une fille.

Elle est née, encore faut-il qu’elle nous montre qu’elle est en vie, elle ne crie pas.

Elle n’a pas encore touché sa mère par le dehors, maintenant qu’elle en est sortie que le médecin s’en inquiète. Il la prend par les pieds et la suspend tête en bas. Il la tapote gentiment, il la tapote pour qu’elle crie, il a tapote, elle crie. Elle crie. Elle crie à s’en péter les poumons.

Mais qu’est-ce qu’elle crie, elle ne s’arrête pas. Elle casse les oreilles d’une maternité entière, partout on l’entend, elle n’est pas seule ici, eh La Callas, vas-tu te taire?!

Trente minutes elle crie et ils cèdent. On lui donne un biberon d’eau sucrée.


Ça ne se fait pas, c’est exceptionnel, mais elle crie trop. On lui met enfin une tétine dans la bouche à La Callas et ce sera son surnom dans la maison de naissance, ce sera La Callas.

C’est ainsi que l’enfant commença son panthéon.

Première référence, La Callas tu es, on te le contera et tu t’en souviendras, tu verras, ce sera comme si tu l’entendais,

on te rappellera que tu l’as entendu, on te le répètera et tu l’aimeras et elle sera ta première marraine.


Il ne lui a fallu pour naître que pousser quatre heures durant sans succès et hurler pendant encore une demi-heure pour obtenir une tétée réconfortante d’un peu d’eau sucrée.

Cette entrée dans l’air forgea en elle une endurance à forte épreuve et un rebond chevillé au corps. Une certaine confiance en elle, en quelque sorte une intime conviction qu’elle se sortirait de tout, dès lors.

Mais pour l’heure,

Elle est fatiguée.